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MAXIMILIEN ROBESPIERRE Sur les principes de morale politique qui doivent guider la Convention nationale dans ladministration intérieure de la République Prononcé à la Convention le 5 février 1794
Citoyens représentans du peuple, Nous avons exposé, il y a quelque temps, les principes de notre politique extérieure : nous venons développer aujourdhui les principes de notre politique intérieure. Après avoir marché long-temps au hasard, et comme emportés par le mouvement des factions contraires, les représentans du peuple français ont enfin montré un caractère et un gouvernement. Un changement subit dans la fortune de la nation, annonça à lEurope la régénération qui sétait opérée dans la représentation nationale. Mais, jusquau moment même où je parle, il faut convenir que nous avons été plutôt guidés, dans des circonstances si orageuses, par lamour du bien et par le sentiment des besoins de la Patrie, que par une théorie exacte et des règles précises de conduite, que nous navions pas même le loisir de tracer. Il est temps de marquer nettement le but de la Révolution, et le terme où nous voulons arriver ; il est temps de nous rendre compte à nous-mêmes, et des obstacles qui nous en éloignent encore, et des moyens que nous devons adopter pour latteindre : une idée simple et importante qui semble navoir jamais été apperçue. Eh ! comment un gouvernement lâche et corrompu aurait-il osé la réaliser ? Un roi, un sénat orgueilleur, un César, un Cromwell, doivent avant tout couvrir leurs projets dun voile religieux, transiger avec tous les vices, caresser tous les partis, écraser celui des gens de bien, opprimer ou tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si nous navions pas eu une plus grande tâche à remplir, sil ne sagissait ici que des intérêts dune faction ou dune aristocratie nouvelle, nous aurions pu croire comme certains écrivains, plus ignorans encore que pervers, que le plan de la Révolution était écrit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de Machiavel, et chercher les devoirs des représentans du peuple dans lhistoire dAuguste, de Tibère ou de Vespasien, ou même dans celle de certains législateurs français ; car, à quelques nuances près de perfidie ou de cruauté, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous venons aujourdhui mettre lunivers dans la confidence de vos secrets politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier à la voix de la raison et de lintérêt public ; afin que la nation française et ses représentans soient respectés dans tous les pays de lunivers où la connaissance de leurs véritables principes pourra parvenir ; afin que les intrigans qui cherchent toujours à remplacer dautres intrigans, soient jugés par lopinion publique, sur des règles sûres et faciles. Il faut prendre de loin ses précautions pour remettre les destinées de la liberté dans les mains de la vérité qui est éternelle, plus que dans celle des hommes qui passent, de manière que si le gouvernement oublie les intérêts du peuple, ou quil retombe entre les mains des hommes corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumière des principes reconnus éclaire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la mort dans la seule pensée du crime. Heureux le peuple qui peut arriver à ce point ! car, quelques nouveaux outrages quon lui prépare, quelles ressources ne présente pas un ordre des choses où la raison publique est la garantie de la liberté ! Quel est le but où nous tendons ? la jouissance paisible de la liberté et de légalité ; le règne de cette justice éternelle, dont les lois ont été gravées, non sur le marbre ou sur la pierre, mais dans les coeurs de tous les hommes, même dans celui de lesclave qui les oublie, et du tyran qui les nie. Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à légoïsme, la probité à lhonneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances, lempire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur, la fierté à linsolence, la grandeur dâme à la vanité, lamour de la gloire à lamour de largent, les bonnes gens à la bonne compagnie, le mérite à lintrigue, le génie au bel esprit, la vérité à léclat, le charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de lhomme à la petitesse des grands, un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple aimable, frivole et misérable, cest-à-dire, toutes les vertus et tous les miracles de la République, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie. Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les destins de lhumanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que la France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, leffroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, lornement de lunivers, et quen scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir briller au moins laurore de la félicité universelle Voilà notre ambition, voilà notre but. Quelle nature de gouvernement peut réaliser ces prodiges ? Le seul gouvernement démocratique ou républicain : ces deux mots sont synonymes, malgré les abus du langage vulgaire ; car laristocratie nest pas plus la république que la monarchie. La démocratie nest pas un état où le peuple, continuellement assemblé, règle par lui-même toutes les affaires publiques, encore moins celui où cent mille fractions du peuple, par des mesures isolées, précipitées et contradictoires, décideraient du sort de la société entière : un tel gouvernement na jamais existé, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au despotisme. La démocratie est un état où le peuple souverain, guidé par des lois qui sont son ouvrage, fait par lui-même tout ce quil peut bien faire, et par des délégués tout ce quil ne peut faire lui-même. Cest donc dans les principes du gouvernement démocratique que vous devez chercher les règles de votre conduite politique. Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la démocratie, pour arriver au règne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer la guerre de la liberté contre la tyrannie, et traverser heureusement les orages de la Révolution : tel est le but du système révolutionnaire que vous avez régularisé. Vous devez donc encore régler votre conduite sur les circonstances orageuses où se trouve la République ; et le plan de votre administration doit être le résultat de lesprit du gouvernement révolutionnaire, combiné avec les principes généraux de la démocratie. Or, quel est le principe fondamental du gouvernement démocratique ou populaire, cest-à-dire, le ressort essentiel qui le soutient et qui le fait mouvoir ? Cest la vertu ; je parle de la vertu publique qui opéra tant de prodiges dans la Grèce et dans Rome, et qui doit en produire de bien plus étonnant dans la France républicaine ; de cette vertu qui nest autre chose que lamour de la patrie et de ses lois. Mais comme lessence de la République ou de la démocratie est légalité, il sensuit que lamour de la patrie embrasse nécessairement lamour de légalité. Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la préférence de lintérêt public à tous les intérêts particuliers ; doù il résulte que lamour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus : car sont-elles autre chose que la force de lâme qui rend capable de ces sacrifices ? et comment lesclave de lavarice et de lambition, par exemple, pourrait-il immoler son idole à la patrie ? Non-seulement la vertu est lâme de la démocratie ; mais elle ne peut exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais quun individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, na pas même besoin de vertu ; cest le monarque. La raison en est que de tous les habitans de ses états, le monarque est le seul qui ait une patrie. Nest-il pas le souverain, au moins de fait ? Nest-il pas à la place du peuple ? Et quest-ce que la patrie, si ce nest le pays où lon est citoyen et membre du souverain ? Par une conséquence du même principe, dans les états aristocratiques, le mot patrie ne signifie quelque chose que pour les familles patriciennes qui ont envahi la souveraineté. Il nest que la démocratie où lEtat est véritablement la patrie de tous les individus qui le composent, et peut compter autant de défenseurs intéressés à sa cause quil renferme de citoyens. Voilà la source de la supériorité des peuples libres sur tous les autres. Si Athènes et Sparte ont triomphé des tyrans de lAsie, et les Suisses, des tyrans de lEspagne et de lAutriche, il nen faut point chercher dautre cause. Mais les Français sont le premier peuple du monde qui ait établi la véritable démocratie, en appelant tous les hommes à légalité et à la plénitude des droits du citoyen ; et cest là, à mon avis, la véritable raison pour laquelle tous les tyrans ligués contre la République seront vaincus. Il est dès ce moment de grandes conséquences à tirer des principes que nous venons dexposer. Puisque lâme de la République est la vertu, légalité, et que votre but est de fonder, de consolider la République, il sensuit que la première règle de votre conduite politique doit être de rapporter toutes vos opérations au maintien de légalité et au développement de la vertu ; car le premier soin du législateur doit être de fortifier le principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend à exciter lamour de la patrie, à purifier les moeurs, à élever les âmes, à diriger les passions du coeur humain vers lintérêt public, doit être adopté ou établi par vous. Tout ce qui tend à les concentrer dans labjection du moi personnel, à réveiller lengouement pour les petites choses et le mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous. Dans le système de la Révolution française, ce qui est immoral est impolitique, ce qui est corrupteur est contre-révolutionnaire. La faiblesse, les vices, les préjugés, sont le chemin de la royauté. Entraînés trop souvent peut-être par le poids de nos anciennes habitudes, autant que par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les idées fausses et vers les sentimens pusillanimes, nous avons bien moins à nous défendre des excès dénergie que des excès de faiblesse. Le plus grand écueil peut-être que nous avons à éviter nest pas la ferveur du zèle, mais plutôt la lassitude du bien, et la peur de notre propre courage. Remontez donc sans cesse le ressort sacré du gouvernement républicain, au lieu de le laisser tomber. Je nai pas besoin de dire que je ne veux justifier ici aucun excès ; cest à la sagesse du gouvernement à consulter les circonstances, à saisir les momens, à choisir les moyens ; car la manière de préparer les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire, comme la sagesse est elle-même une partie de la vertu. Nous ne prétendons pas jeter la République française dans le moule de celle de Sparte ; nous ne voulons lui donner ni laustérité, ni la corruption des cloîtres. Nous venons de vous présenter, dans toute sa pureté, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de toutes les passions, et du tourbillons des intrigues qui vous environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites. En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez désormais éviter lécueil des grandes assemblées, le danger des surprises et des mesures précipitées, incohérentes et contradictoires. Vous pourrez donner à toutes vos opérations lensemble, lunité, la sagesse et la dignité qui doivent annoncer les représentans du premier peuple du monde. Ce ne sont pas les conséquences faciles du principe de la démocratie quil faut détailler, cest ce principe simple et fécond qui mérite dêtre lui-même développé. La vertu républicaine peut-être considérée par rapport au peuple, et par rapport au gouvernement : elle est nécessaire dans lun et dans lautre. Quand le gouvernement seul en est privé, il reste une ressource dans celle du peuple ; mais, quand le peuple lui-même est corrompu, la liberté est déjà perdue. Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dépit des préjugés aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsquaprès avoir perdu, par degrés, son caractère et sa liberté, elle passe de la démocratie à laristocratie ou à la monarchie ; cest la mort du corps politique, par la décrépitude. Lorsquapèrs quatre cents ans de gloire, lavarice a enfin chassé de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue, Agis meurt en vain pour les rappeler. Démosthène a beau tonner contre Philippe, Philippe trouve dans les vices dAthènes dégénérée des avocats plus éloquens que Démosthène. Il y a bien encore, dans Athènes, une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et dAristide ; mais il ny a plus dAthéniens. Quimporte que Brutus ait tué le tyran ? La tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome nexiste plus que dans Brutus. Mais, lorsque par des efforts prodigieux de courage et de raison, un peuple brise les chaînes du despotisme, pour en faire des trophées à la liberté ; lorsque par la force de son tempérament moral ,il sort, en quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de la jeunesse ; lorsque, tour-à-tour sensible et fier, intrépide et docile, il ne peut être arrêté ni par les remparts inexpugnables, ni par les armées innombrables des tyrans armés contre lui, et quil sarrête lui-même devant limage de la loi ; sil ne sélance pas rapidement à la hauteur de ses destinées, ce ne pourrait être que la faute de ceux qui le gouvernent. Dailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et légalité, le peuple na pas besoin dune grande vertu ; il lui suffit de saimer lui-même. Mais le magistrat est obligé dimmolé son intérêt à lintérêt du peuple, et logueil du pouvoir à légalité. Il faut que la loi parle sur-tout avec empire à celui qui en est lorgane. Il faut que le gouvernement pèse sur lui-même, pour tenir toutes ses parties en harmonie avec elle. Sil existe un corps représentatif, une autorité première, constituée par le peuple, cest à elle de surveiller et de réprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la réprimera elle-même, sinon sa propre vertu ? Plus cette source de lordre public est élevée, plus elle doit être pure ; il faut donc que le corps représentatif commence par soumettre dans son sein toutes les passions privées à la passion générale du bien public. Heureux les représentans, lorsque leur gloire et leur intérêt même les attachent, autant que leurs devoirs, à la cause de la liberté. Déduisons de tout ceci une grande vérité ; cest que le caractère du gouvernement populaire est dêtre confiant dans le peuple, et sévère envers lui-même. Ici se bornerait tout le développement de notre théorie, si vous naviez quà gouverner dans le calme le vaisseau de la République : mais la tempête gronde ; et létat de la révolution où vous êtes vous impose une autre tâche. Cette grande pureté des bases de la Révolution française, la sublimité même de son objet est précisément ce qui fait notre force et notre faiblesse ; notre force, parce quil nous donne lascendant de la vérité sur limposture, et les droits de lintérêt public sur les intérêts privés ; notre faiblesse, parce quil rallie contre nous tous les hommes vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs méditaient de dépouiller le peuple, et tous ceux qui veulent lavoir dépouillé impunément, et ceux qui ont repoussé la liberté comme une calamité personnelle, et ceux qui ont embrassé la révolution comme un métier et la République comme une proie : de-là la défection de tant dhommes ambitieux ou cupides, qui, depuis le point du départ, nous ont abandonné sur la route, parce quils navaient pas commencé le voyage pour arriver au même but. On dirait que les deux génies contraires que lon a représenté se disputant lempire de la nature, combattent dans cette grande époque de lhistoire humaine, pour fixer sans retour les destinées du monde, et que la France est le théâtre de cette lutte redoutable. Au dehors tous les tyrans vous cernent au dedans tous les amis de la tyrannie conspirent : ils conspireront jusquà ce que lespérance ait été ravie au crime. Il faut étouffer les ennemis intérieurs et extérieurs de la République, ou périr avec elle ; or, dans cette situation, la première maxime de votre politique doit être quon conduit le peuple par la raison, et les ennemis du peuple par la terreur. Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ;la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur nest autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est moins un principe particulier, quune conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressans besoins de la patrie. On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme ? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des héros de la liberté, ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur ses sujets abrutis ; il a raison, comme despote : domptez par la terreur les ennemis de la liberté ; et vous aurez raison comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force nest-elle faite que pour protéger le crime ? et nest-ce pas pour frapper les têtes orgueilleuses que la foudre est destinée ? La nature impose à tout être physique et moral la loi de pourvoir à sa conservation ; le crime égorge linnocence pour régner, et linnocence se débat de toutes ses forces dans les mains du crime. Que la tyrannie règne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un patriote. Jusquà quand la fureur des despotes sera-t-elle appelée justice, et la justice du peuple, barbarie ou rébellion ? Comme on est tendre pour les oppresseurs, et inexorables pour les opprimés ! Rien de plus naturel : quiconque ne hait point le crime, ne peut aimer la vertu. Il faut cependant que lun ou lautre succombe. Indulgence pour les royalistes, sécrient certaines gens. Grâce pour les scélérats ! Non : grâce pour linnocence, grâce pour les faibles, grâce pour les malheureux, grâce pour lhumanité ! La protection sociale nest due quaux citoyens paisibles : il ny a de citoyens dans la République que les républicains. Les royalistes, les conspirateurs ne sont, pour elle, que des étrangers, ou plutôt des ennemis. Cette guerre terrible que soutient la liberté contre la tyrannie, nest-elle pas indivisible ? les ennemis du dedans ne sont-ils pas les alliés des ennemis du dehors ? les assassins qui déchirent la patrie dans lintérieur ; les intrigans qui achètent les consciences des mandataires du peuple ; les traîtres qui les vendent ; les libellistes mercenaires soudoyés pour déshonorer la cause du peuple, pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civile, et pour préparer la contre-révolution politique par la contre-révolution morale ; tous ces gens-là sont-ils moins coupables ou moins dangereux que les tyrans quils servent ? Tous ceux qui interposent leur douceur parricide entre ces scélérats et le glaive vengeur de la justice nationale, ressemblent à ceux qui se jetteraient entre les satellites des tyrans et les baïonnettes de nos soldats ; tous les élans de leur fausse sensibilité ne me paraissent que des soupirs échappés vers lAngleterre et vers lAutriche. Eh ! pour qui donc sattendriraient-ils ? serait-ce pour deux cent mille héros, lélite de la nation, moissonnés par le fer des ennemis de la liberté, ou par les poignards des assassins royaux ou fédéralistes ? Non, ce nétaient que des plébéiens, des patriotes ; pour avoir droit à leur tendre intérêt, il faut être au moins la veuve dun général qui a trahi vingt fois la patrie ; pour obtenir leur indulgence, il faut presque prouver quon a fait immoler dix mille Français, comme un général romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tué, je crois, dix mille ennemis. On entend de sang-froid le récit des horreurs commises par les tyrans contre les défenseurs de la liberté ; nos femmes horriblement mutilées ; nos enfans massacrés sur le sein de leurs mères ; nos prisonniers expiant dans dhorribles tourmens leur héroïsme touchant et sublime ; on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de quelques monstres engraissés du plus pur sang de la patrie. On souffre, avec patience, la misère des citoyennes généreuses qui ont sacrifié à la plus belle des causes leurs frères, leurs enfans, leurs époux ; mais on prodigue les plus généreuses consolations aux femmes des conspirateurs ; il est reçu quelles peuvent impunément séduire la justice, plaider contre la liberté la cause de leurs proches et de leurs complices ; on en a fait presquune corporation privilégiée, créancière et pensionnaire du peuple. Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots ! Comme laristocratie et le modérantisme nous gouvernent encore par les maximes meurtrières quils nous ont données ! Laristocratie se défend mieux par ses intrigues, que le patriotisme par ses services. On veut gouverner les révolutions par les arguties du palais ; on traite les conspirations contre la république comme les procès des particuliers. La tyrannie tue, et la liberté plaide ; et le code fait par les conspirateurs eux-mêmes, est la loi par laquelle on les juge. Quand il sagit du salut de la patrie, le témoignage de lunivers ne peut suppléer à la preuve testimoniale, ni lévidence même à la preuve littérale. La lenteur des jugemens équivaut à limpunité, lincertitude de la peine encourage tous les coupables : et cependant on se plaint de la sévérité de la justice ; on se plaint de la détention des ennemis de la République. On chercher ses exemples dans lhistoire des tyrans, parce quon ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser dans le génie de la liberté menacée. A Rome, quand le consul découvrit la conjuration, et létouffa au même instant par la mort des complices de Catilina, il fut accusé davoir violé les formes, par qui ? par lambitieux César qui voulait grossir son parti de la horde des conjurés, par les Pisons, les Clodius, et tous les mauvais citoyens qui redoutaient pour eux-mêmes la vertu dun vrai Romain et la sévérité des lois. Punir les oppresseurs de lhumanité, cest clémence ; leur pardonner, cest barbarie. La rigueur des tyrans na pour principe que la rigueur : celle du gouvernement républicain part de la bienfaisance. Aussi, malheur à celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur qui ne doit approcher que de ses ennemis ! Malheur à celui qui, confondant les erreurs inévitables du civisme avec les erreurs calculées de la perfidie, ou avec les attentats des conspirateurs, abandonne lintrigant dangereux, pour poursuivre le citoyen paisible ! Périsse le scélérat qui ose abuser du nom sacré de la liberté, ou des armes redoutables quelle lui a confiées, pour porter le deuil ou la mort dans le coeur des patriotes ! Cet abus a existé, on ne peut en douter. Il a été exagéré, sans doute, par laristocratie : mais existât-il dans toute la république quun seul homme vertueux persécuté par les ennemis de la liberté, le devoir du gouvernement serait de la rechercher avec inquiétude, et de le venger avec éclat. Mais faut-il conclure de ces persécutions suscitées aux patriotes par le zèle hypocrite des contre-révolutionnaires, quil faut rendre la liberté aux contre-révolutionnaires, et renoncer à la sévérité ? Ces nouveaux crimes de laristocratie ne font quen démontrer la nécessité. Que prouve laudace de nos ennemis, sinon la faiblesse avec laquelle ils ont été poursuivis ? Elle est due, en grande partie, à la doctrine quon a prêchée dans ces derniers temps, pour les rassurer. Si vous pouviez écouter ces conseils, vos ennemis parviendraient à leur but, et recevraient de vos propres mains le prix du dernier de leurs forfaits. Quil y aurait de légèreté à regarder quelques victoires remportées par le patriotisme, comme la fin de tous nos dangers. Jetez un coup-doeil sur notre véritable situation : vous sentirez que la vigilance et lénergie vous sont plus nécessaires que jamais. Une sourde malveillance contrarie par-tout les opérations du gouvernement : la fatale influence des cours étrangères, pour être plus cachée, nen est ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimidé na fait que couvrir sa marche avec plus dadresse. Les ennemis intérieurs du peuple français se sont divisés en deux factions, comme en deux corps darmée. Elles marchent sous des bannières de différentes couleurs et par des routes diverses : mais elles marchent au même but ; ce but est la désorganisation du gouvernement populaire, la ruine de la Convention, cest-à-dire, le triomphe de la tyrannie. Lune de ces deux factions nous pousse à la faiblesse, lautre aux excès. Lune veut changer la liberté en bacchante, lautre en prostituée. Des intrigans subalternes, souvent même de bons citoyens abusés, se rangent dans lun ou lautre parti : mais les chefs appartiennent à la cause des rois ou de laristocratie, et se réunissent toujours contre les patriotes. Les fripons, lors même quils se font la guerre, se haïssent bien moins quils ne détestent les gens de bien. La patrie est leur proie ; ils se battent pour la partager : mais ils se liguent contre ceux qui la défendent. On a donné aux uns le nom de modérés ; il y a peut-être plus desprit que de justesse dans la dénomination dultra-révolutionnaire, par laquelle on a désigné les autres. Cette dénomination, qui ne peut sappliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zèle et lignorance peuvent emporter au-delà de la saine politique de la révolution, ne caractérise pas exactement les hommes perfides que la tyrannie soudoie pour corrompre, par des applications fausses ou funestes, les principes sacrés de notre Révolution. Le faux révolutionnaire est peut-être plus souvent encore en-deçà quau-delà de la Révolution : il est modéré, il est fou de patriotisme, selon les circonstances. On arrête dans les comités prussiens, anglais, autrichiens, moscovites même, ce quil pensera le lendemain. Il soppose aux mesures énergiques, et les exagère quand il na pu les empêcher : sévère pour linnocence, mais indulgent pour le crime : accusant même les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter son silence, ni assez importans pour mériter son zèle ; mais se gardant bien de jamais se compromettre au point de défendre la vertu calomniée : découvrant quelquefois des complots découverts, arrachant le masque à des traîtres démasqués et même décapités ; mais prônant les traîtres vivans et encore accrédités : toujours empressé à caresser lopinion du moment, et non moins attentif à ne jamais léclairer, et sur-tout à ne jamais la heurter : toujours prêt à adopter les mesures hardies, pourvu quelles aient beaucoup dinconvéniens : calomniant celles qui ne présentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendemens qui peuvent les rendre nuisibles : disant la vérité avec économie, et tout autant quil faut pour acquérir le droit de mentir impunément : ditillant le bien goutte-à-goutte, et versant le mal par torrens : plein de feu pour les grandes résolutions qui ne signifient rien ;plus quindifférent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et sauver la patrie : donnant beaucoup aux formes du patriotisme ; très-attaché, comme les dévots dont il se déclare lennemi, aux pratiques extérieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire une bonne action. Quelle différence trouvez-vous entre ces gens-là et vos modérés ? ce sont des serviteurs employés par le même maître, ou, si vous voulez, des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs crimes. Jugez-les, non par la différence du langage, mais par lidentité des résultats. Celui qui attaque la Convention nationale par des discours insensés, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne sont-ils pas daccord ? Celui qui, par dinjustes rigueurs, force le patriotisme à trembler pour lui-même, invoque lamnistie en faveur de laristocratie et de la trahison. Tel appelait la France à la conquête du monde, qui navait dautre but que dappeler les tyrans à la conquête de la France. Létranger hypocrite qui, depuis cinq années, proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un autre jargon, les anathèmes des vils fédéralistes qui vouaient Paris à la destruction. Prêcher lathéisme nest quune manière dabsoudre la superstition et daccuser la philosophie ; et la guerre déclarée à la divinité, nest quune diversion en faveur de la royauté. Quelle autre méthode reste-t-il de combattre la liberté ? Ira-t-on, à lexemple des premiers champions de laristocratie, vanter les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le génie surnaturel et les vertus incomparables des rois. Ira-t-on proclamer la vanité des droits de lhomme et des principes de la justice éternelle ? Ira-t-on exhumer la noblesse et le clergé, ou réclamer les droits imprescriptibles de la haute bourgeoisie à leur double succession ? Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour défigurer, par dinsolentes parodies, le drame sublime de la Révolution, pour compromettre la cause de la liberté par une modération hypocrite, ou par des extravagances étudiées. Aussi laristocratie se constitue en sociétés populaires ; lorgueil contre-révolutionnaire cache, sous des haillons, ses complots et ses poignards ; le fanatisme brise ses propres autels ; le royalisme chante les victoires de la République ;la noblesse, accablée de souvenirs, embrasse tendrement légalité pour létouffer ; la tyrannie, teinte du sang des défenseurs de la liberté, répand des fleurs sur leur tombeau. Si tous les coeurs ne sont pas changés, combien de visages sont masqués ! combien de traîtres ne se mêlent de nos affaires que pour les ruiner ! Voulez-vous les mettre à lépreuve, demandez-leur, au lieu de serment et de déclaration, des services réels ? Faut-il agir ? Ils pérorent. Faut-il délibérer ? Ils veulent commencer par agir. Les temps sont-ils paisibles ? Ils sopposeront à tout changement utile. Sont-ils orageux ? Ils parleront de tout réformer, pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les séditieux ? Ils vous rappellent la clémence de César. Voulez-vous arracher les patriotes à la persécution ? Ils vous proposent pour modèle la fermeté de Brutus ; ils découvrent quun tel a été noble, lorsquil sert la république ; ils ne sen souviennent plus dès quil la trahit. La paix est-elle utile ? Ils vous étalent les palmes de la victoire. La guerre est-elle nécessaire ? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il défendre le territoire ? Ils veulent aller châtier les tyrans au-delà des monts et des mers. Faut-il reprendre nos forteresse ? Ils veulent prendre dassaut les églises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens pour faire la guerre aux dévotes. Faut-il appuyer notre cause de la fidélité de nos alliés ? Ils déclameront contre tous les gouvernemens du monde, et vous proposeront de mettre en état daccusation le grand Mogol lui-même. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grâce de ses victoires ? ils entonnent des chants lugubres sur nos revers passés. Sagit-il den remporter de nouvelles ? Ils sèment, au milieu de nous, les haines, les divisions, les persécutions et le découragement. Faut-il réaliser la souveraineté du peuple et concentrer sa force par un gouvernement ferme et respecté ? Ils trouvent que les principes du gouvernement blessent la souveraineté du peuple. Faut-il réclamer les droits du peuple opprimé par le gouvernement ? Ils ne parlent que du respect pour les lois, et de lobéissance due aux autorités constituées. Ils ont trouvé un expédient admirable pour seconder les efforts du gouvernement républicain : cest de le désorganiser, de le dégrader complètement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru à nos succès. Cherchez-vous les moyens dapprovisionner vos armées ? vous occupez-vous darracher à lavarice et à la peur les subsistances quelles resserrent ? Ils gémissent patriotiquement sur la misère publique et annoncent la famine. Le désir de prévenir le mal est toujours pour eux un motif de laugmenter. dans le Nord, on a tué les poules, et on nous a privé des oeufs, sous le prétexte que les poules mangent du grain. Dans le Midi il a été question de détruire les mûriers et les orangers, sous le prétexte que la soie est un objet de luxe, et les oranges une superfluité. Vous ne pourriez jamais imaginer certains excès commis par des contre-révolutionnaires hypocrites, pour flétrir la cause de la Révolution. Croiriez-vous que dans les pays où la superstition a exercé le plus dempire, non contens de surcharger les opérations relatives au culte, de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a répandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit quon allait tuer tous les enfans au-dessous de dix ans et tous les vieillards au-dessus de soixante-dix ans ? que ce bruit a été répandu particulièrement dans la ci-devant Bretagne, et dans les départemens du Rhin et de la Moselle ? Cest un crime imputé au ci-devant accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg. Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que lon raconte de Caligula et dHéliogabale ; mais on ne peut y ajouter foi, même à la vue des preuves. Il poussait le délire jusquà mettre les femmes en réquisition pour son usage : on assure même quil a employé cette méthode pour se marier. Doù est sorti tout-à-coup cet essaim détrangers, de prêtres, de nobles, dintrigans de toute espèce, qui au même instant sest répandu sur la surface de la République, pour exécuter, au nom de la philosophie, un plan de contre-révolution, qui na pu être arrêté que par la force de la raison publique ? Exécrable conception, digne du génie des cours étrangères liguées contre la Liberté, et de la corruption de tous les ennemis intérieurs de la République ! Cest ainsi quaux miracles continuels opérés par la vertu dun grand peuple, lintrigue mêle toujours la bassesse de ses trames criminelles, bassesse commandée par les tyrans, et dont ils font ensuite la matière de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorans dans la fange de lopprobre et dans les chaînes de la servitude. Eh ! que font à la liberté les forfaits de ses ennemis ? Le soleil, voilé par un nuage passager, en est-il moins lastre qui anime la nature ? lécume impure que lOcéan repousse sur ses rivages le rend-elle moins imposant ? Dans des mains perfides, tous les remèdes à nos maux deviennent des poisons ; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire, ils le tourneront contre vous ; même les vérités que nous venons de développer. Ainsi, par exemple, après avoir disséminé partout les germes de la guerre civile, par lattaque violente contre les préjugés religieux, ils chercheront à armer le fanatisme et laristocratie des mesures même que la saine politique vous a prescrite en faveur de la liberté des cultes. Si vous aviez laissé un libre cours à la conspiration, elle aurait produit, tôt ou tard, une réaction terrible et universelle ; si vous larrêtez, ils chercheront encore à en tirer parti, en persuadant que vous protégez les prêtres et les modérés. Il ne faudra pas même vous étonner si les auteurs de ce système sont les prêtres qui auront le plus hardiment confessé leur charlatanisme. Si les patriotes, emportés par un zèle pur, mais irréfléchi, ont été quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le blâme sur les patriotes ; car le premier point de leur doctrine machiavélique est de perdre la République, en perdant les Républicains, comme un subjugue un pays en détruisant larmée qui le défend. On peut apprécier par-là un de leurs principes favoris, qui est quil faut compter pour rien les hommes ; maxime dorigine royale, qui veut dire quil faut leur abandonner tous les amis de la Liberté. Il est à remarquer que la destinée des hommes qui ne cherchent que le bien public, est dêtre les victimes de ceux qui se cherchent eux-mêmes, ce qui vient de deux causes ; la première, que les intrigans attaquent avec les vices de lancien régime ; la seconde, que les patriotes ne se défendent quavec les vertus du nouveau. Une telle situation intérieure doit vous paraître digne de toute votre attention, sur-tout si vous réfléchissez que vous avec en même temps les tyrans de lEurope à combattre, douze cent mille homme sous les armes à entretenir, et que le gouvernement est obligé de réparer continuellement, à force dénergie et de vigilance, tous les maux que la multitude innombrable de nos ennemis nous a préparés pendant le cours de cinq ans. Quel est le remède de tous ces maux ? Nous nen connaissons point dautre que le développement de ce ressort général de la République, la vertu. La démocratie périt par deux excès, laristocratie de ceux qui gouvernent, ou le mépris du peuple pour les autorités quil a lui-même établies ; mépris qui fait que chaque coterie, que chaque individu attire à lui la puissance publique, et ramène le peuple, par lexcès de désordre, à lanéantissement, ou au pouvoir dun seul. La double tâche des modérés et des faux révolutionnaires est de nous ballotter perpétuellement entre ces deux écueils. Mais les représentans du peuple peuvent les éviter tous deux ; car le gouvernement est toujours le maître dêtre juste et sage ; et quand il a ce caractère, il est sûr de la confiance du peuple. Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la Convention : il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses alliés promettent à leur parlement et à leurs sujets de vous ôter votre énergie et la confiance publique quelle vous a méritée ; que cest là la première instruction de tous leurs commissaires. Mais cest une vérité qui doit être regardée comme triviale en politique, quun grand corps investi de la confiance dun grand peuple ne peut se perdre par lui-même ; vos ennemis ne lignorent pas : ainsi vous ne doutez pas quils sappliquent sur-tout à réveiller au milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres desseins. Que peuvent-ils contre la représentation nationale, sils ne parviennent à lui surprendre des actes impolitiques qui puissent fournir des prétextes à leurs criminelles déclamations ? Ils doivent donc désirer nécessairement davoir deux espèces dagens, les uns qui chercheront à la dégrader par leurs discours, les autres, dans son sein même, qui sefforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et les intérêts de la République. Pour lattaquer avec succès, il était utile de commencer la guerre contre les représentans dans les départemens, qui avaient justifié votre confiance, et contre le Comité se salut public ; aussi ont-ils été attaqués par des hommes qui semblent se combattre entreux. Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la Convention, et den briser tous les ressorts, dans le moment qui doit décider du sort de la République et des tyrans ? Loin de nous lidée quil existe encore au milieu de nous un seul homme assez lâche pour vouloir servir la cause des tyrans ! mais plus loin de nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonné, de tromper la Convention nationale, et de trahir le peuple français par un coupable silence ! car il y a cela dheureux pour un peuple libre, que la vérité, qui est le fléau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or il est vrai quil existe encore pour notre liberté un danger, le seul danger sérieux peut-être qui lui reste à courir : ce danger est un plan qui a existé, de rallier tous les ennemis de la République, en ressuscitant lesprit de parti ; de persécuter les patriotes, de décourager, de perdre les agens fidèles du gouvernement républicain, de faire manquer les parties les plus essentielles du service public. On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses ; on a voulu lui donner le change sur les causes des abus quon exagère, afin de les rendre irrémédiables ; on sest étudié à la remplir de fausses terreurs, pour légarer ou pour la paralyser ; on cherche à la diviser ; on a chercher à diviser sur-tout les représentans envoyés dans les départemens, et le Comité de salut public ;on a voulu induire les premiers à contrarier les mesures de lautorité centrale, pour amener le désordre et la confusion ; on a voulu les aigrir à leur retour, pour les rendre, à leur insu, les instrumens dune cabale. Les étrangers mettent à profit toutes les passions particulières, et jusquau patriotisme abusé. On avait dabord pris le parti daller droit au but, en calomniant le Comité de salut public ; on se flattait alors hautement quil succomberait sous le poids de ses pénibles fonctions. La victoire et la fortune du peuple français lont défendu. Depuis cette époque, on a pris le parti de le louer en le paralysant et en détruisant le fruit de ses travaux. Toutes ces déclamations vagues contre des agens nécessaire du Comité, tous les projets de désorganisation, déguisés sous le nom de réformes, déjà rejetés par la Convention, et reproduits aujourdhui avec une affectation étrange ; cet empressement à prôner des intrigues que le Comité de salut public a dû éloigner ; cette terreur inspirée aux bons citoyens, cette indulgence dont on flatte les conspirateurs, tout ce système dimposture et dintrigue, dont le principal auteur est un homme que vous avez repoussé de votre sein, est dirigé contre la Convention nationale, et tend à réaliser les voeux de tous les ennemis de la France. Cest depuis lépoque où ce système a été annoncé dans les libelles, et réalisé par des actes publics, que laristocratie et le royalisme ont commencé à relever une tête insolente, que le patriotisme a été de nouveau persécuté dans une partie de la République, que lautorité nationale a éprouvé une résistance dont les intrigans commençaient à perdre lhabitude. Au reste, ces attaques indirectes neussent-elles dautre inconvénient que de partager lattention et lénergie de ceux qui ont à porter le fardeau immense dont vous les avez chargés, et de les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour soccuper de déjouer des intrigues dangereuses ; elles pourraient encore être considérées comme une diversion utile à nos ennemis. Mais, rassurons-nous ; cest ici le sanctuaire de la vérité ; cest ici que résident les fondateurs de la République, les vengeurs de lhumanité et les destructeurs de tyrans. Ici, pour détruire un abus, il suffit de lindiquer. il nous suffit dappeler, au nom de la patrie, des conseils de lamour-propre ou de la faiblesse des individus, à la vertu et à la gloire de la Convention nationale. Nous provoquons sur tous les objets de ses inquiétudes, et surtout ce qui peut influer sur la marche de la Révolution, une discussion solennelle ; nous la conjurons de ne pas permettre quaucun intérêt particulier et caché puisse usurper ici lascendant de la volonté générale de lAssemblée, et la puissance indestructible de la raison. Nous nous bornerons aujourdhui à vous proposer de consacrer, par votre approbation formelle, les vérités morales et politiques sur lesquelles doivent être fondées votre administration intérieure et la stabilité de la République, comme vous avez déjà consacré les principes de votre conduite envers les peuples étrangers : par-là vous rallierez tous les bons citoyens, vous ôterez lespérance aux conspirateurs ; vous assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les calomnies des rois ; vous honorerez votre cause et votre caractère aux yeux de tous les peuples. Donnez au peuple français ce nouveau gage de votre zèle pour protéger le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de votre dévouement à la cause du peuple. Ordonnez que les principes de morale politique que nous venons de développer seront proclamés, en votre nom, au dedans et au dehors de la République. |